Biographie de Jeanne Mance

  Collection des Hospitalières de Saint-Joseph de Montréal

Collection des Hospitalières de Saint-Joseph de Montréal

 
 

Née à Langres, au nord-est de la France, le 12 novembre 1606, Jeanne Mance est la deuxième d’une famille de douze enfants. Sa famille fait partie de la bourgeoisie de robe, c’est-à-dire des fonctionnaires de l’état. Dans ce milieu, l’éducation des filles ne semble pas poser problème d’autant que les Ursulines viennent tout juste de s’installer dans son patelin. Très jeune, elle fait voeu de chasteté. Depuis la maladie de son père jusqu’à 33 ans, elle accomplira certaines tâches juridiques d’abord pour aider son père, puis pour faire vivre sa famille. En même temps, elle prodigue des soins auprès des siens, mais également autour d’elle car la peste et la guerre de Trente Ans font de sérieux ravages. Déjà, malgré une santé fragile, elle rêve de partir vers une contrée lointaine, le Canada, pour y soigner les démunis que les missionnaires ont commencé à décrire, entre autres dans Les Relations des Jésuites

 

Un cousin lui parle de la Nouvelle-France. Le frère de ce dernier, un jésuite, était parti depuis peu pour les missions de la colonie. Partout en France, on entend parler de la ville de Québec fondée en 1608 où oeuvrent déjà hommes et femmes du monde à côté de missionnaires religieux et religieuses. La vocation laïque de Jeanne se précise peu à peu, alors qu’elle s’en ouvre à son directeur de conscience qui finit par approuver son projet. Nous sommes en 1640.

 

Il lui suggère de se rendre à Paris où il la dirige vers le Père Charles Lalemant, procureur des missions du Canada. Son directeur lui avait dressé un plan de rencontres qu’elle respecte fidèlement. Jeanne se tisse un réseau de contacts fort utiles qui l’aideront grandement à réaliser son projet. C’est précisément grâce à un de ces contacts qu’elle réussit à voir, après plusieurs mois d’attente, le père Jean-Baptiste Saint-Jure, que la Compagnie de Jésus considérait comme un de ses plus grands maîtres. Elle commence à parler de plus en plus de son projet à ses parents et amis. Certains d’entre eux jugent son entreprise téméraire et même carrément « folle », mais d’autres l’encouragent et la soutiennent.

 

Nombre de femmes influentes désirent la rencontrer, notamment la princesse de Condé, la chancelière, épouse de Pierre Séguier, un ami de Vincent de Paul, la duchesse d’Aiguillon, la marquise de Liancourt, Louise de Marillac, Marie Rousseau de même que la reine Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII.

 

Le Père Rapine, provincial des Récollets, la met en contact avec Angélique Faure, veuve de Claude de Bullion, surintendant des Finances de France et cousin du père Rapine. Lors de sa quatrième visite, Mme de Bullion lui demande : « Dans le pays où vous allez, mademoiselle, ne prendriez-vous pas soin, en mon nom, d’un hôpital que j’ai dessein d’y construire… ? » 

Qualifiée de « bienfaitrice anonyme », cette généreuse dame exigera que soit respecté son anonymat et donnera une bourse ainsi que bien d’autres cadeaux de valeur à sa protégée, en plus de financer son hôpital.

 

Jeanne devient membre de la Société Notre-Dame de Montréal, créée par Jérôme Le Royer de la Dauversière, dans le but de fonder une colonie sur l’île de Montréal.

 

L’année suivante, Jeanne se rend à La Rochelle, lieu de partance pour la colonie où elle croise monsieur de la Dauversière, à la recherche de la « perle rare », car les Associés, à la veille de leur départ, écrit Étienne-Michel Faillon, « s'aperçurent qu'il leur manquait un secours absolument indispensable et que tout leur argent ne pourrait leur procurer : c'était une femme sage et intelligente, d'un courage à toute épreuve et d'une résolution mâle, qui les suivît en ce pays, pour prendre soin des denrées et des diverses fournitures nécessaires à la subsistance de la colonie, et en même temps pour servir d'hospitalière aux malades et aux blessés. »

Par sa préparation hautement diversifiée, Jeanne Mance se qualifiait sérieusement pour le poste : elle était instruite, avait des connaissances médicales ainsi que juridiques. Elle avait déjà fait preuve d’une grande détermination, de beaucoup de débrouillardise et était prête à tout affronter pour accomplir sa mission.

 

D’ailleurs, tout juste avant de quitter, elle propose à monsieur de la Dauversière de donner par écrit un aperçu du « dessein » de Montréal dans le but de le remettre à ses bienfaitrices pour les encourager à supporter son projet.

 

C’est le 9 mai1641 qu’elle s’embarque de La Rochelle vers la Nouvelle-France pour un voyage de trois mois dans des conditions difficilement imaginables : hygiène douteuse, nourriture rapidement avariée, promiscuité, fragilité des embarcations, etc.

 

Elle passe le premier hiver à Sillery, près de Québec où l’on tente de la décourager : la « folle entreprise » de fonder un poste à Montréal se heurte à grande opposition.

 

Le 17 mai 1942, elle est aux côtés de Maisonneuve lors de leur arrivée sur l’île alors que ce dernier prend officiellement possession des lieux au nom de la Société de Notre-Dame de Montréal et elle assiste à la messe du lendemain, considérée comme le moment fondateur de Montréal.

 

La fondation de l’Hôtel-Dieu a lieu à l’automne, mais la construction de l’hôpital ne débutera qu’en 1645. Au tout début on y soigne les constructeurs du fort, les soldats, les colons et leur famille ainsi que les autochtones. Les escarmouches avec les Iroquois sont responsables de nombreuses blessures, dont, entre autres, les scalpations que Jeanne Mance soignera enbonne infirmière, bien qu’elle n’en ait jamais traitées auparavant. Elle apportera également soutien et réconfort aux blessés ainsi qu’aux familles éprouvées par de nombreux décès dus aux batailles et à la maladie.

 

Elle effectue des voyages en France pour recruter familles, soldats, religieuses, la colonie précaire ayant besoin de ces ressources pour se maintenir et se développer. À plusieurs reprises, Jeanne réussit à sauver la colonie de ses difficultés financières et à se maintenir, malgré les attaques des Iroquois. Le mandat de Maisonneuve était de s’occuper du dehors et de la guerre ; celui de Jeanne, de s’occuper du soin du dedans, tout aussi essentiel pour les débuts de la colonie dont elle assure l’intendance, gère l’approvisionnement et dirige l’hôpital qu’elle a fondé, tâche qu’elle accomplira pendant plus de 30 ans.

 

En 1650, sur les 150 personnes venues à Montréal depuis sa fondation, il n’en reste qu’une cinquantaine. C’est pourquoi, en 1651, Jeanne Mance convainc Maisonneuve de se rendre en France pour y recruter de nouveaux colons, dans le but de sauver Ville-Marie, car les attaques des Iroquois s’intensifient. Elle lui propose une partie des fonds de Mme de Bullion réservés pour son hôpital afin d’obtenir du secours dans le but de sauver la colonie en péril. 

En 1653, quelque 177 colons, dont 14 femmes, débarquent à Montréal. Parmi elles, se trouve Marguerite Bourgeoys, qui deviendra rapidement son amie.

 

En janvier 1657, une chute sur la glace entraîne une fracture du bras droit et une dislocation de son poignet. Elle doit renoncer à soigner ses chers patients. En 1658, elle retourne en France en compagnie de Marguerite Bourgeoys afin de recruter des religieuses pour l’aider dans sa tâche.

 

Entre-temps, Jean-Jacques Olier, fondateur des Sulpiciens, avait repris la direction de la Société de Montréal, un certain temps menacée de dissolution. Ce M. Olier étant décédé, Jeanne Mance se rend à la chapelle des Sulpiciens où elle pose sur son bras malade la boîte de métal où se trouve le coeur du religieux, conservé à titre de relique. Elle recouvre alors l’usage de son bras et se révèle même désormais capable d’écrire de sa main déclarée atrophiée. Certains y verront un miracle ; d’autres apporteront une explication médicale à cette surprenante guérison.

 

Suite à la proclamation de Jeanne Mance comme fondatrice, on trouve sur le site de la Ville de Montréal, ce résumé éloquent de son oeuvre : « Pour l’historien et bénédictin français Dom Guy-Marie Oury, l’œuvre de Jeanne Mance est immense. En effet, « de 1641 à sa mort en 1673, Jeanne Mance a mis au service de la colonie de Montréal sa compétence et ses talents naturels. Elle a été l’intendante de la colonie à ses débuts, la créatrice et l’administratrice de l’Hôtel-Dieu, la conseillère de Maisonneuve, l’initiatrice de nombreuses décisions qui ont permis à la colonie d’assurer sa survie et son développement (1649-1651-1653), la femme de tête et de cœur à qui chacun recourait dans les difficultés. Elle a aidé sainte Marguerite Bourgeoys à s’installer (1653) et à prendre en charge l’instruction des enfants de Montréal. Elle a hâté la venue des Sulpiciens (1657). Elle a secondé les Filles de Saint-Joseph, hospitalières dans leur installation (1659) et leur développement».»

 

Elle décède le 18 juin 1673 à Montréal : son amie, Marguerite Bourgeoys, était à son chevet. Ses restes reposent dans la crypte de la chapelle de l’actuel Hôtel-Dieu de Montréal. Dans son testament, elle laisse son coeur aux Montréalais, don d’autant plus significatif qu’à l’époque le coeur était considéré comme le siège de toutes les activités intellectuelles et émotionnelles.

 

Malgré la proclamation de la Ville de Montréal, en date du 17 mai 2012, visant à reconnaître Jeanne Mance comme fondatrice de Montréal au même niveau que Paul de Chomedey de Maisonneuve, il faudra encore beaucoup d’efforts et un certain temps avant que cette notion pénètre vraiment dans notre culture. En fait, au cours des cinq dernières années, peu d’hommages lui ont été rendus.

 

Il ne faudrait pas voir dans cette reconnaissance officielle de la ville, une concession au féminisme de mise à notre époque, mais bien plutôt une correction importante de l’histoire traditionnelle mettant bien davantage l’accent sur les faits d’armes que sur l’organisation du quotidien, du « dedans » : habitation, alimentation et soins.

 

À côté des nombreux explorateurs de l’espace et de la communication actuellement célébrés, il faut insister, spécialement auprès des filles, sur les réalisations exceptionnelles de cette femme du XVIIe siècle, audacieuse pionnière et fondatrice de notre ville.

 

Rédigée par Monique Guy

 

Sources :

Deroy-Pineau Françoise, Jeanne Mance de Langres à Montréal, la passion de soigner, Montréal, Biblio-Fidès, 2015.

Dictionnaire biographique du Canada, Jeanne Mance, par Marie-Claire Daveluy (en ligne)

Jeanne Mance, selon le musée de Pointe-à-Callières (en ligne)

Notes de la « Proclamation de Jeanne Mance à titre de fondatrice de Montréal à l’égal de Paul de Chomedey de Maisonneuve, site de la Ville de Montréal : ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/page/.../jeanne_mance_proclamation_finale.pdf ainsi que

ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=5798,97555573&_dad=portal.

Lacoursière Jacques, Histoire populaire du Québec, cinq volumes, Histoire populaire du Québec : Des origines à 1791, Éditions du Septentrion, Québec,1995-1997.